

PUBLIÉ LE: 10 janvier 2026
TEMPS DE LECTURE: 5 minutes
INTRODUCTION
Depuis que Vinted est entré dans les mœurs et que les marques lancent des sites de vente de seconde main, on a envie de se réjouir. Est-ce que ça ne marquerait pas le début d’une nouvelle ère dans la mode: celle de l’économie circulaire et de la diminution de la pollution ? Hélas, le succès de ces sites cache une réalité bien plus sombre : la plupart des acteurs de la seconde main, ceux qui gèrent les vêtements que vous mettez dans les bornes de tri, souffrent. Ils trouvent aujourd’hui de moins en moins de débouchés, et n’ont donc plus de modèle économique viable.
On analyse les racines du problème dans cet article.
Analyse
Le premier coupable est invisible à l’œil nu, mais omniprésent dans les bacs de tri : la baisse drastique de la qualité. Les géants de l’ultra-fast fashion (Shein, Temu, Primark) inondent le marché de vêtements conçus pour ne durer que quelques lavages.
Ces pièces, composées majoritairement de fibres synthétiques bas de gamme (polyester, élasthanne), sont quasiment impossibles à revendre en boutique de seconde main. Elles s’effilochent, se déforment et perdent leur éclat avant même d’avoir eu une seconde vie. Pour les centres de tri, c’est un désastre : ils manipulent des tonnes de textile qui n’ont plus aucune valeur marchande, transformant leur mission de revente en une simple gestion de déchets coûteuse.
L’essor des plateformes de revente entre particuliers a créé un effet pervers : l’écrémage. Aujourd’hui, lorsqu’un consommateur possède une belle pièce de marque ou un vêtement en bon état, son premier réflexe est de le vendre sur Vinted pour récupérer quelques euros.
En conséquence, ce qui atterrit dans les bornes de collecte de la Croix-Rouge ou d’Emmaüs, c’est trop souvent le « fond de placard » : le troué, le tâché, le démodé ou le très bas de gamme. Les acteurs solidaires se retrouvent privés de leur « gisement de pépites », ces vêtements de qualité qui finançaient autrefois l’ensemble de leur structure sociale et le traitement des textiles invendables.
Trier un vêtement demande du temps, de l’espace et une main-d’œuvre humaine qualifiée. Le coût de ce processus est fixe, voire augmente avec l’inflation. En revanche, le prix de vente de la fripe s’effondre pour deux raisons :
Les marques de fast fashion qui lancent leurs propres espaces « seconde main » jouent sur une ambiguïté. En rachetant vos anciens vêtements contre des bons d’achat, elles vous incitent bien souvent à… racheter du neuf.
Ce système ne réduit pas la production globale ; il la fluidifie simplement pour déculpabiliser l’acte d’achat. Pendant ce temps, les montagnes de vêtements de mauvaise qualité continuent de s’accumuler, finissant trop souvent brûlées ou enfouies dans des décharges à ciel ouvert à l’autre bout du monde, faute de filière de recyclage capable de traiter des mélanges de fibres complexes.
Pour sauver la fripe et les centres de tri, le levier ne semble plus être dans le geste de tri du consommateur, mais bien à la source. Tant que produire un vêtement neuf coûtera moins cher que d’en recycler un ancien, l’économie circulaire restera un mirage. La mise en place de bonus-malus plus sévères sur la durabilité des produits pourrait être l’ultime rempart pour éviter que la fast fashion n’étouffe définitivement ceux qui tentent de nettoyer ses dégâts.
Le salut de la fripe et des acteurs solidaires dépend d’un changement de paradigme dans notre manière de consommer et de nous débarrasser de nos textiles.
Au lieu de voir la borne de tri comme une « poubelle à textile », considérons-la comme le début d’une nouvelle chaîne de valeur.
Le réflexe « tout-Vinted » asphyxie les associations en les privant de leurs meilleures sources de revenus. Pour un tri responsable, il faut désormais segmenter : réservez la revente aux pièces de luxe ou de créateurs pour rentabiliser vos investissements. À l’inverse, privilégiez le don pour les vêtements de qualité standard (Levi’s, Zara, etc.) : ces « pépites » sont le moteur financier vital des structures solidaires. Enfin, ne donnez plus l’ultra-fast fashion par réflexe ; sans valeur marchande, elle encombre inutilement les rayons. Ces pièces bas de gamme doivent être dirigées directement vers les bornes de recyclage pour une fin de vie technique.
La véritable solution à l’étouffement de la fripe n’est pas de mieux recycler, mais de moins produire.
En définitive, l’essor de la seconde main ne doit pas masquer une réalité brutale : le recyclage ne pourra jamais éponger les excès d’une industrie qui produit cent milliards de vêtements par an. Nous touchons aujourd’hui aux limites d’un système où la friperie, autrefois alternative vertueuse, est devenue malgré elle le déversoir d’une surproduction jetable. Pour que l’économie circulaire ne soit plus un simple argument marketing destiné à déculpabiliser l’acte d’achat, le changement doit désormais devenir systémique.
Cela passe par une responsabilité accrue des producteurs, avec la mise en place de bonus-malus sévères sur la durabilité, et un soutien massif aux centres de tri qui assurent une mission d’intérêt général. À notre échelle, le geste le plus radical reste encore de ralentir : privilégier la qualité, entretenir nos habits et redonner au don sa dimension solidaire. Car la seconde main ne pourra nous sauver que si elle cesse d’être le carburant de la consommation de masse pour redevenir une ressource précieuse et respectée.